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LA MIENNE


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Loren Goldner
lgoldner@alum.mit.edu
http://home.earthlink.net/~lrgoldner



TABLE DES MATIERES:

Préface

Introduction

Chapitre I : Précis d'analyse marxiste du mode de production capitaliste

I. a. Des livres I et II au livre III du Capital : le ''problème'' du capital total et de la reproduction élargie

I. b. La valorisation

I. c. La valeur

I. d. Le capital social total

I. e. Travail productif et improductif

I. f. Ouvrier total, salaire global, accumulation primitive

I. g. Valorisation et capital-argent

I. h. Taux de profit et système de crédit

I. i. Équilibrage du taux de profit et rôle de la banque centrale

I. j. Système de prêts internationaux

I. k. La monnaie mondiale et le rôle de chambre de compensation joué par le principal marché financier international

I. l. L'endettement de l'Etat

I. m. Plus-value absolue et plus-value relative

I. n. La dévalorisation

I. Conclusion

Chapitre II : Origines et idéologie de la gauche de la dévalorisation, 1890-1973

Chapitre III : Jalons pour une histoire de la dévalorisation. La période 1890-1973 et ses prolongements

Chapitre IV : La classe ouvrière américaine et la gauche de la dévalorisation (1890-1973)


LA CLASSE OUVRIÈRE AMÉRICAINE : RESTRUCTURATION DU CAPITAL GLOBAL, RECOMPOSITION DU TERRAIN DE CLASSE

Chapitre III : Jalons pour une histoire de la dévalorisation. La période 1890-1973 et ses prolongements
Loren Goldner, 1981


Avertissement au lecteur : Ce texte a été écrit en 1981, puis légèrement retouché en vue d'une actualisation. Il est donc à lire comme un "work in progress". Commentaires et critiques sont donc les bienvenus.

 


Entre 1890 et 1945, le capitalisme global est passé de sa phase de domination formelle, fondée sur la plus-value absolue, à sa phase de domination réelle, fondée sur la plus-value relative. Cette transition, qui a transformé de fond en comble le terrain de la lutte des classes, correspond exactement au moment où le capital financier britannique perd sa position hégémonique à l'échelle mondiale au profit du capital financier américain. C'est donc se condamner à l'échec que de tenter une analyse du phénomène en se limitant à telle ou telle nation, qu’il s’agisse des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne ou de l'Allemagne.

Pour saisir les mécanismes de cette transition, il faut commencer par analyser l'impérialisme britannique de la période 1870-1914, et ce ne sont pas les fadaises de Lénine et de Hobson qui peuvent nous y aider. L’ensemble de l'exposé du chapitre I avait justement pour but de montrer que l'impérialisme est l'expression de la circulation, à l'échelle globale, d'un capital fictif issu du capital fixe dévalorisé de la métropole impérialiste. Une circulation que l'Angleterre a été la première à mettre en œuvre grâce à son système de balances sterling, et cela surtout à partir de 1890.

L'Angleterre, qui incarne l'avenir des autres pays capitalistes, atteint la première le stade que d'autres pays atteindront plus tard en fonction strictement des lois de l'accumulation. Les Etats-Unis, notamment, seront touchés dès les années 20, puis de façon plus nette dans les années 50, période où le taux de profit disponible dans l'investissement productif intérieur se heurte à un capital fixe total en partie dévalorisé par les mécanismes que nous avons analysés au chapitre I. Une part croissante du capital total, rebutée par l'importance du capital fixe total, surtout lorsqu'elle se combine à une baisse du taux d'exploitation due à la hausse des salaires, part s'investir dans les domaines improductifs que sont le secteur financier, l'immobilier et la spéculation pure et, à l'échelle internationale, dans des secteurs productifs plus rentables à taux d'exploitation supérieur. C'est ce qu'a fait l'Angleterre avec l'Allemagne et les Etats-Unis dans les années 1870-1900 ; c'est ce qu'ont fait les Etats-Unis avec l'Europe, le Canada et le Japon au cours des années 1958-1973, et avec certains pays du tiers-monde à partir de 1965.

Ce processus, qui porte le nom d'impérialisme, ne profite en rien à la classe ouvrière de la métropole, où il se traduit au contraire par un phénomène de désindustrialisation visant à dévaloriser le salaire global. Dans la nation impérialiste en effet, il provoque inéluctablement une stagnation des bases reproductives de l'industrie : le capital productif stagne, le salaire global baisse. Le secteur financier de la nation d'origine peut imposer son hégémonie sur la scène internationale entre le moment où la nation devient une puissance industrielle de premier plan enregistrant les meilleurs taux de productivité et celui où les nouvelles usines plus productives qu'il a fait construire ailleurs viennent concurrencer ses propres productions, rendant caducs les vieux secteurs. Pendant ce laps de temps, les rentes financières internationales donnent à la bourgeoisie nationale les moyens de se payer un "Etat providence" pour pallier les effets de la stagnation économique et de l'arrêt de l'autoreproduction de la classe ouvrière. Mais une fois que l'industrie nationale, devenue caduque, ne permet plus au secteur financier de maintenir sa position internationale, l'Etat providence est démantelé et la bourgeoisie procède alors aux dernières étapes de la "rationalisation" en dévalorisant massivement le capital fixe arriéré, et en premier lieu le salaire global – ce à quoi ont toujours visé les investissements à l'étranger et le déplacement du capital vers des formes fictives (financières et foncières). Cette logique a été amorcée par Disraeli et Theodore Roosevelt, et menée à terme par Thatcher et Reagan.

L'histoire du capitalisme est faite de ces rationalisations et dévalorisations. Cela s'est joué d'abord entre régions d'un même pays – entre les toutes premières régions industrielles britanniques ou américaines des années 1815-1850 et celles d'exploitation à plus grande échelle, par exemple ; ensuite, entre un pays et certaines régions modernisées ailleurs dans le monde, comme entre l'Angleterre d'un côté et les Etats-Unis et l'Allemagne de l'autre dans la période 1870-1900. Aujourd'hui, le même processus se poursuit à l’échelle mondiale avec en ligne de mire le salaire global de l'ensemble de la classe ouvrière des secteurs industriels fondamentaux.

Ce lien entre le transfert en fictivité, sous forme financière et foncière, du capital né dans l'industrie et la rationalisation visant à dévaloriser le salaire global en investissant dans des secteurs productifs ailleurs dans le monde, c'est l'élément clé de l'évolution du capitalisme britannique depuis 1870 et du capitalisme dans son ensemble depuis 1945. Historiquement, le transfert en fictivité d'une part importante du capital total est directement lié au passage de l'accumulation fondée sur la plus-value absolue à celle fondée sur la plus-value relative. Il n’est pas difficile de comprendre comment cette douloureuse transition, qui a occupé toute la période 1890-1945 et nécessité deux guerres mondiales et un arrêt *de l'expansion des forces productives entre 1929 et 1938, a pu être perçue par les héritiers de Lénine et Hobson comme "l'ère de la décadence impérialiste". Qu'à l'échelle globale le capital ait commencé à être un frein au développement des forces productives, comme nous l'avons expliqué au chapitre I, cela ne fait pas de doute. Le capitalisme a atteint un stade où l'une des expressions de sa contradiction fondamentale apparaît quotidiennement au grand jour, à savoir son incapacité à réaliser socialement les gains de productivité du travail. Désormais, faute d'assumer cette « réalisation » qui exigerait un dépassement de la forme valeur, le capitalisme met en œuvre sa négation en détruisant les capacités productives. Afin de se préserver en tant que tel, le Capital dans cette nouvelle époque détruit les forces productives, et surtout la plus importante d'entre elles, à savoir la force de travail vivante. Mais si en 1914 les perspectives d'un élargissement en termes de valeur de la force de travail étaient épuisées, celles de sa recomposition ne l'étaient pas.

Nous avons déjà présenté brièvement le système des balances sterling pour la sphère d'influence britannique. Nous allons maintenant étudier par quelle longue et laborieuse évolution ce système a été globalisé sous les auspices de l'Amérique. En 1897, les Etats-Unis connaissent pour la première fois de leur histoire une balance commerciale franchement positive, preuve que leur industrie est enfin à la pointe de l’innovation et de la compétitivité, et que le pays a dépassé le stade de développement fondé sur l’exportation de produits agricoles et de matières premières qui avait prévalu tout au long du XIXe siècle. (Il est à noter qu'en 1971, année de la dissolution effective du système de Bretton Woods, les Etats-Unis ont connu pour la première fois depuis 1897 une balance commerciale négative). En 1898, les Etats-Unis deviennent une puissance coloniale en enlevant Cuba, Porto Rico et les Philippines à l'Espagne. En 1902, pendant la guerre des Boers, le marché financier new-yorkais prend pour la première fois la relève de celui de Londres, répétition générale du rôle qu'il aura à tenir au cours de la Première Guerre mondiale. En 1907, l'écroulement du système financier new-yorkais fait se multiplier les pressions intérieures et internationales en faveur de la création aux Etats-Unis d'une banque centrale digne d'un grand pays industriel. En 1913, la Federal Reserve Bank est donc enfin créée, soit un an avant qu'elle commence à exercer le rôle que la Banque d'Angleterre avait joué jusque-là.

Nous n'avons pas la prétention de résumer l'histoire économique de la transition qui s'est opérée de 1914 à 1945. Nous tenons seulement à en faire voir l'essentiel à la lumière du cadre théorique de la transition vers l'accumulation fondée sur la plus-value relative, dans le but, surtout, de comprendre pourquoi le système de Bretton Woods a été créé puis dissout, et comment cela s'articule avec la dévalorisation.

Tous les pays combattants à l'exception des Etats-Unis sortent matériellement et financièrement épuisés de la Première Guerre mondiale. De 1919 à 1933, le cadre capitaliste international est dominé par la question des 12 milliards de dollars contractés par les alliés envers les Etats-Unis et celle des réparations imposées à l'Allemagne.

Le nom de John Maynard Keynes est généralement associé à la macro-économie et à la "gestion de la demande" nées de la crise des années 30. Pourtant, Keynes était autant un théoricien de la finance internationale qu'un architecte du Welfare State – deux aspects de sa pensée en fait indissociables. En 1919, nous l'avons vu, Keynes prend position en faveur de l'étalon échange-or et du recyclage des balances sterling. En 1919, sa condamnation du traité de Versailles et des réparations imposées à l'Allemagne lui assure une réputation internationale. En 1925, Keynes polémique avec Churchill et ceux qui tentent de restaurer l'étalon-or. En 1933, il prend parti pour Roosevelt, approuvant les mesures prises par lui pour relancer l'économie américaine dans leur dimension internationale. Enfin, et c’est le plus important, en 1943-44 il participe à l'élaboration du système de Bretton Woods.

Quel rapport y a-t-il entre le Keynes théoricien du système financier international et le Keynes théoricien du Welfare State ? La réponse est évidente, si l'on se réfère au cadre théorique que nous avons proposé : le même que celui qui passe entre le système monétaire international et l'endettement de l'Etat national dont la monnaie sert de réserve pour l'étalon échange-or. Trop souvent, le keynésianisme est présenté comme une théorie abstraite, comme s'il ne s'agissait que d'un ensemble de techniques de gestion économique. C'est sans doute ce qu'il est devenu dans les manuels universitaires d'économie, mais dans sa pratique historique réelle, cette école de pensée s'inscrit tout entière dans la problématique de l'étalon échange-or et des rapports anglo-américains tels qu'ils se dessinent au sortir de la période 1890-1914. Le problème de "la gestion de la demande" ne se pose en effet pas de la même manière dans un petit pays très dépendant du commerce international et dans un grand pays comme les Etats-Unis où, pendant trente ans, le déficit de la balance des paiements a financé le Welfare State. Un petit pays exportateur a tout intérêt à avoir une balance des paiements positive, alors que les Etats-Unis ont eu et ont encore tout intérêt à conserver une balance des paiements négative aussi longtemps que le reste du monde le tolérera.

Les penseurs officiels du keynésianisme, et notamment les américains, aveuglés par leurs propres manuels, n'ont absolument rien compris de tout cela, que ce soit pendant la "crise du dollar" de 1958-1973 ou après. Dénonçait-on un dollar surévalué en 1965 ? Pas de problème, répondaient-ils : la part du commerce international dans le PNB américain n'est-elle pas que de 7 % ? Les keynésiens, comme en général les penseurs néo-classiques, comprenaient bien moins bien que les théoriciens de l'économie politique classique les mécanismes de ce qui s'appelait jadis "la richesse nationale" ; mais ils étaient tout aussi aveugles concernant la monnaie, et notamment la monnaie mondiale qu'est l'or. Nous avons évoqué au chapitre I l'énorme erreur commise par l'école ricardienne, qui ne voyait l'économie que du point de vue de la production, comme si l'argent n'était qu'un moyen de paiement transparent, et comme si le crédit n'existait pas ou n'était pas la source, à travers les mécanismes que nous avons décrits, d'une distortion des échanges simples. Or, à partir de 1950, ce sont les déficits de la balance des paiements américaine qui constituent la source principale de la liquidité internationale. De plus, à partir de 1958 et des premiers balbutiements de la "crise de l'or" – crise du procès de reproduction du capital total, en réalité – l'état de la monnaie mondiale est indissociable de l'endettement de l'Etat américain, et donc de la capacité de la Federal Reserve Bank à intervenir sur les marchés financiers new-yorkais. Echos de la situation décrite par Keynes en 1919 ? Oui, mais l'hégémonie américaine est tellement plus forte et plus vaste que celle exercée par l'Angleterre entre 1890 et 1914 que nous ne sommes toujours pas sortis de cette crise [1].

Voyons d'un peu plus près quelle en a été la genèse. En 1929, l'écroulement des marchés financiers new-yorkais met fin au triangle des paiements internationaux de la période 1924-29 (les Etats-Unis prêtaient à l'Allemagne pour ses secteurs privé et public, l'Allemagne payait ses réparations à la France et à l'Angleterre, et la France et l'Angleterre liquidaient la dette interalliée contractée envers les Etats-Unis). L'effondrement de l'étalon-or en 1931 engendre alors une série de dévaluations réciproques jusqu'en 1936 et la guerre économique nationaliste. En 1933, l'économie allemande est relancée sur les bases schachto-keynésiennes ; en 1936-37, le chômage est quasiment résorbé, mais au prix d'une baisse des salaires de 50 % par rapport à 1929. C'est la dévalorisation organisée. La France et l'Angleterre s'engagent dans la même voie à partir de 1936-38, sans toutefois recourir aux formes totalitaires que les impératifs d'une économie autarcique et l'absence de colonies imposent à l'Allemagne. Aux Etats-Unis, la relance rooseveltienne est interrompue par une nouvelle chute de la production en 1937. Et c'est finalement la mobilisation générale et la préparation à la guerre qui, en 1938, sortent l'économie internationale de l'impasse.

En 1943-44, White et Keynes tentent par la négociation d'élaborer un nouveau système monétaire pour l'après-guerre, afin d'éviter tout retour au protectionnisme et au nationalisme de la période 1931-38 (ce qui n'empêche pas Keynes, en 1946, de menacer les Etats-Unis de l'instauration en Angleterre d'un "système schachtien intégral" faute de concessions de leur part sur l'accord financier anglo-américain alors en suspens. Mais ce qui différencie fondamentalement cette période de celle de la reconstruction de 1919-29, c'est l'existence d'une puissance nationale capable de maintenir un système internationaliste de ce genre, face à des concurrents définitivement laminés. L'apologie du libre-échange et la critique du protectionnisme ont toujours été le fait du pays économiquement le plus productif. En réalité, ce sont derrière des barrières douanières et contre "l'internationalisme" de l'économie politique anglaise que les industries américaine et allemande se sont construites au XXe siècle. Désormais, c'est au tour des Etats-Unis de prôner une morale internationaliste. L'adoption à Bretton Woods du plan américain et le rejet du plan de Keynes (qui envisageait des crédits plus libéraux pour les pays en déficit) sont la première manifestation de cette évolution. Plus tard, les Etats-Unis, souffrant d'un déficit permanent, reprendront intégralement le plan de Keynes, en faisant créer les « droits de tirage spéciaux » (DTS) par le FMI.

Qu'est-ce qui caractérise fondamentalement le système de Bretton Woods ? D'un côté, l'imposition de taux de change internationaux fixes et la mise en place du Fonds monétaire international chargé de fournir des crédits à court terme aux pays à balance des paiements déficitaire afin qu'ils maintiennent la valeur internationale de leur monnaie. De l'autre, l'institutionnalisation de l'étalon échange-or tel qu'il se pratiquait avant 1914 dans le système des balances sterling, mais cette fois avec le dollar américain, principale monnaie de réserve internationale, comme équivalent or. Dès lors, la monnaie, la politique monétaire intérieure et l'endettement des Etats-Unis prennent des dimensions immédiatement globales.

Mais le système de Bretton Woods, c'était bien plus qu'un système monétaire, bien plus que l'expression de l'hégémonie américaine sur le FMI et la Banque mondiale. C'était l'outil permettant de systématiser la dévalorisation et l'accumulation primitive à l'échelle mondiale. De 1945 à 1958, il a permis aux Etats-Unis, à travers les mécanismes financiers et monétaires internationaux, de récupérer directement sans la payer une partie de la richesse créée à l'étranger. Mais, à partir de 1958, cela les a poussés à se transformer en "société postindustrielle" (autrement dit en pays désindustrialisé), en sapant leur propre base reproductive tout en maintenant les apparences de la "croissance" économique.

Dans sa première phase, ce système s'est traduit par une franche surévaluation du dollar dans les taux de change fixes. De 1944 à 1947, dollar et livre britannique ont été rétablis au niveau exigé par le "prestige" de l'Angleterre, prestige qui s'est payé très cher : 4,20 dollars pour une livre. Le franc français, lui, a subi la sévère dévaluation de 1945. Quant au mark, suite à la réforme monétaire allemande de 1948, il a été fixé à 4,20 marks pour 1 dollar.

Par quels mécanismes la dévalorisation s'est-elle faite ? En Allemagne, une réforme monétaire a amorti en bloc le capital fixe de l'économie allemande et assaini d'un seul coup l'endettement intérieur du pays, évitant de repasser par le cauchemar de 1923. La France a connu des réformes similaires. Les pays du continent ont alors pu se lancer dans la reconstruction « à table rase » tout en maintenant les salaires ouvriers bien au-dessous du niveau de reproduction, notamment en Allemagne. En revanche, l'économie anglaise, obligée d'assumer les "privilèges" de sa position de partenaire "junior" des Etats-Unis et de deuxième monnaie de réserve internationale, n'a pas connu de restructuration intérieure comparable. Les efforts soutenus faits l'Angleterre entre la dévaluation de 1947 ( - 33 %) et celle de 1967 pour maintenir la position internationale de la livre ont eu des conséquences presque aussi douloureuses pour l'économie nationale que le rétablissement de l'étalon-or de 1925 à 1931.

L'aspect essentiel, c'est la surévaluation du dollar américain par rapport au mark et, accessoirement, par rapport à d’autres monnaies du continent européen. Nous avons vu au chapitre I comment ce qui a l'apparence d'un pur échange d'équivalents peut, par le biais du système de prêts internationaux, masquer un processus d’accumulation primitive à partir de travail non payé comparable à celui qui intervient à l’époque capitaliste lors d'échanges similaires entre le capitalisme et une société de petits producteurs. C'est ce type de rapports que le système de Bretton Woods a institutionnalisé entre les Etats-Unis et l'ensemble de l'Europe. De 1944 à 1968-71, le régime de bas salaires – trop bas pour assurer la reproduction – imposé à la classe ouvrière européenne et japonaise et l'incorporation dans la force de travail d'une vaste main-d'œuvre paysanne ont permis à l'Europe d'échanger une part de richesse non payée contre des dollars. Certes, pendant la reconstruction matérielle de l'Europe, de 1945 à 1952, les Etats-Unis pouvaient encore se prévaloir du taux de productivité le plus élevé du monde. Mais après cette période, aucune base productive réelle ne justifiait plus les taux de change en vigueur. On en reste ici au simple niveau des échanges. Mais l'argent mondial et le crédit ne sont pas, nous l'avons vu, de simples reflets d'un authentique échange de valeurs, aussi égal soit-il. Nous entrons là dans le cœur du problème de la "balance des paiements américaine", qui renvoie en fait au problème de la *liquidité internationale et de la circulation de capital fictif depuis 1945.

En 1947-48, l'ordre mondial de l'après-guerre est déjà en place : le système de Bretton Woods, le FMI, la Banque mondiale, l'accord de libre concurrence du GATT (General Agreement of Trade and Tariffs), le plan Marshall et la réforme monétaire allemande sont entrés en vigueur. En France, en Italie, en Belgique, les partis "ouvriers" sociaux-démocrates et staliniens ont fait accepter le monde de Yalta. En 1948-49, la guerre de Corée met fin à la récession américaine et accélère les tentatives d'intégration économique de l'Europe : la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) est instituée en 1950, étape préalable à la création du Marché commun en 1957. L'OTAN est en place dès 1949. La présence militaire américaine à l'étranger et les autres éléments contribuant, à partir de 1950, à maintenir la balance des paiements américaine dans un état de déficit permanent s'ajoutent aux prêts consentis par le plan Marshall pour fournir à l'Europe les apports annuels de liquidité dont elle a besoin pour son commerce international et sa reconstruction. Entre 1950 et 1958, première phase de la reconstruction d'après-guerre, ce système fonctionne parfaitement, en dépit de tout "l'échange inégal" qu'il perpétue. Mais à partir de 1956-58, une nouvelle conjoncture s'esquisse : la reconstruction de l'Europe est terminée, et les dollars détenus à l'étranger commencent à poser un problème de recyclage. Ces dollars "nomades" se chiffrent vers 1958 à 30 milliards de dollars (somme imposante pour l'époque, même si elle reste relativement modeste au regard des 10 000 milliards de dollars de 2002). La crise de Suez de 1956 met en lumière les problèmes de la décolonisation ; celles du XXe Congrès, de Pologne et de Hongrie, les problèmes de la déstalinisation. En 1957-58, les Etats-Unis connaissent une sévère récession, qui met fin aux investissements intérieurs, déjà modestes dans la période 1945-57. Ils ont, en somme, atteint le stade de développement économique atteint par l'Angleterre en 1870 : désormais, la baisse du taux d'exploitation pousse les capitaux à s'investir à l'étranger. C'est le début de la désindustrialisation américaine. On entre alors dans la deuxième phase de la reconstruction d'après-guerre.

C'est à ce stade, celui où le capital américain commence sérieusement à s'orienter vers des investissements productifs à l'étranger, qu'apparaissent clairement les points de divergence entre notre analyse et celle des théoriciens du "capitalisme de monopole". Ces points sont au nombre de trois. Tout d'abord, ces théoriciens ignorent systématiquement la dimension "monétariste" du système de Bretton Woods – en 1966, ils ont réussi à publier un livre sous le titre de *Capitalisme monopoliste où ils font abstraction de toutes les contributions étrangères à l'abondance américaine d'après 1945. Mais ces auteurs ferment aussi les yeux sur le rôle économique joué par crédit à "l'intérieur" des Etats-Unis (reconnaissons cependant que Harry Magdoff a fait preuve d'une certaine compréhension empirique des éléments développés dans notre analyse). Le fait d'ignorer la distinction entre travail productif et improductif comme le concept de reproduction de la force de travail leur permet d'analyser les composants du PNB américain en parfaits keynésiens. Enfin, le fait de s'en tenir aux thèses de Lénine sur l'impérialisme leur interdit toute vision cohérente du rôle joué par le tiers monde dans le système mondial, et notamment de son état de marginalisation, en parfaite contradiction avec la surexploitation dont le schéma léniniste fait état [2]. Des années plus tard, confrontés au développement du Brésil, du Mexique et de la Corée du Sud, ils ont refusé de reconnaître que le tiers monde s'industrialisait ; confrontés à la baisse des taux de productivité américains d'année en année, ils ont nié le phénomène de désindustrialisation de ce pays.

Ce n'est pas par triomphalisme que nous nous en prenons à l'école d'analyse "marxiste" dominante dans l'après-guerre. Notre désaccord, nous avons essayé de le montrer tout au long de cet ouvrage, est programmatique. C'est bien la gauche de la dévalorisation et les tenants de la théorie de l'impérialisme de Lénine qui, aujourd'hui, se trouvent désarmés face aux dures réalités de la désindustrialisation : comment aujourd'hui continuer à parler des privilèges de l'"aristocratie ouvrière", sinon à São Paolo ? Nous verrons plus loin toutes les conséquences de nos divergences avec les analyses de Lénine, Baran et Sweezy, Magdoff, Bettleheim et Amin. Pour l'instant, reprenons l'analyse historique.

En Europe, en 1957-58, la situation est mûre pour la deuxième phase du boom d'après-guerre. En Allemagne et en France, la pénurie de main-d'œuvre – due en apparence au boom de l'après-guerre mais, à un niveau plus profond, à l'absence de reproduction de la force de travail depuis trente ans – commence à remettre en cause le régime de bas salaires de la période 1945-1958. Alors que l'accumulation primitive se jouait jusque-là essentiellement entre l'Europe du Nord et les Etats-Unis, c'est maintenant l'incorporation massive d'une main-d'oeuvre paysanne originaire d'Europe du Sud et d'Afrique du Nord qui est à l'ordre du jour. Parallèlement à l'arrivée de cette main-d'œuvre bon marché, se joue ainsi l'entrée de plain-pied dans la phase d'accumulation de la plus-value relative. Il faut rationaliser l'agriculture européenne, pour libérer la main-d'oeuvre des campagnes arriérées. Il faut libéraliser les échanges, leur caractère jusque-là essentiellement bilatéral entravant l'unification monétaire et financière qu'exige tout investissement moderne. Il faut normaliser le système douanier et ouvrir l'Europe aux investissements directs américains. Bref, il faut créer le Marché commun. C'est ce qui va se faire entre 1950 et 1953 avec la création de la CECA et se mettre définitivement en place en 1957-58. Voilà le Grosswirtschaftsraum de 1943 rétabli non plus cette fois sous les auspices de Speer et de l'Allemagne, mais de Jean Monnet et de l'hégémonie américaine en Europe.

Dans l'étude des origines de la crise actuelle, on oublie trop souvent de replacer la conjoncture européenne de 1958-1962 dans son contexte international. Généralement, l'effondrement de la IVe République et l'avènement au pouvoir de De Gaulle en France sont associés à la guerre d'Algérie, mais en réalité c'est l'implantation intégrale de la domination réelle du capital qui rend le mieux compte de cette transformation. Cela vaut également pour l'adoption par l'Espagne franquiste du programme de libéralisation et par divers pays européens des programmes d'austérité, de redressement financier et de restructuration industrielle. Ces plans d'austérité draconiens que connaissent la France, la Belgique, l'Italie et l'Espagne, et signalent l'entrée de plein pied dans les mécanismes de l'accumulation de la plus-value relative, ne manquent pas d'engendrer la première vague de grèves importantes depuis l'immédiat après-guerre : grève générale de 1960-61 en Belgique, grèves en Italie, renaissance du mouvement ouvrier en Espagne, grèves dans le bassin houiller français en 1963.

Dans le même temps, les conséquences, jusque-là secondaires, du système de Bretton Woods commencent à se faire sentir en profondeur. L'année 1953 voit naître à Londres le marché des eurodollars – des dollars détenus à l'étranger – destiné à recycler les 30 milliards de dollarsexcédentaires déjà accumulés, la croissance de ce marché étant due à la multiplication des investissements directs américains à l'étranger, renforcée à partir de 1965 par les dépenses militaires exigées par la guerre au Vietnam. Ce système fonctionne ainsi : les déficits américains se retrouvent auprès de banques américaines à Londres et sont réinvestis par les banques centrales étrangères dans des bons du Trésor américain ou remis directement sur les marchés privés new-yorkais. Désormais, cette masse de dollars sert d'une manière ou d'une autre à permettre la poursuite de l'investissement américain en Europe. Les taux de change fixes du système de Bretton Woods, qui entre 1950 et 1953 ont engendré une surévaluation du dollar, permettent à présent au capital américain d'acheter le capital fixe européen au rabais. Mais le comble de ce système de recyclage, c'est qu'il permet au capital américain d'acheter l'industrie européenne avec les déficits de la balance des paiements américaine. Les déficits financent ainsi l'activité économique des Etats-Unis à l'étranger. Jamais le capital financier anglais n'était arrivé à un tel système d'autofinancement ailleurs que dans ses colonies.

La guerre du Vietnam va en fait faire subir un tournant à cet état des choses. Le boom américain de 1961 à 1969 étant fondé sur une production phénoménale d'armements, source inéluctable d'inflation, l'accélération des déficits américains à l'étranger pousse les partenaires des Etats-Unis, France en tête, à s'opposer de plus en plus ouvertement aux contraintes du système de Bretton Woods (en 1967 à Londres, la France se retire secrètement du Gold Pool, chargé d'empêcher une "ruée vers l'or" par une intervention directe du gouvernement sur le marché de l'or). En 1965-67, le montant des dollars détenus à l'étranger s'approche dangereusement du "plafond" des réserves d'or américaines calculées au prix officiel de 35 dollars l'once. La faiblesse du dollar ayant été en partie masquée par la faiblesse encore plus flagrante de la livre anglaise, lorsque cette dernière est dévaluée, en novembre 1967, le problème du dollar se retrouve au cœur des préoccupations économiques internationales. Mais c'est finalement la crise de l'or de mars 1968 qui pousse le gouvernement américain à décider unilatéralement de démonétiser celui-ci pour empêcher une faillite directe de l'Etat. Désormais, l'étalon dollar s'impose au monde entier. Le rôle de garant du processus de valorisation joué, dans toute économie capitaliste, par l'endettement de l'Etat à l'échelle de la nation est désormais joué à l'échelle de la planète par l'endettement de l'Etat américain.

Le dollar overhang (les dollars détenus à l'étranger) a, dès 1958 mais surtout à partir de 1968-71, joué le même rôle que les balances sterling dans la période 1890-1914 : il a mis en circulation une masse croissante de titres capitalistes n'ayant aucun équivalent en termes de la plus-value totale, donc de capital fictif . Problème que les crises du dollar de 1971 et de 1973 qui ont fini par détruire le système de Bretton Woods non seulement n'ont pas résolu, mais ont aggravé. La dimension désormais exclusivement internationale du debt management permet d'empêcher tout mouvement de panique qui précipiterait d'un seul coup toute cette masse de capital fictif (dont le montant, répétons-le, dépasse en 2002 les *10 000 milliards de dollars) sur les marchés à la recherche d'une conversion en marchandises – comme lors des grandes ruées vers l'or de 1978-80.

Si ce que nous soutenons est vrai, à savoir que le problème du capitalisme se situe non dans la sphère de la production immédiate, mais bien dans celle de la reproduction du capital total, il est clair que le problème majeur du capitalisme depuis la fin des années 50, qui n'a fait que s'aggraver depuis, c'est la circulation de cette masse de plus en plus grande de fictivité. Plusieurs éléments y contribuent : les dollars détenus à l'étranger d'abord, qui représentent la plus grosse part des réserves internationales et 20 % de l'endettement de l'Etat *américain (en bons du Trésor détenus par des étrangers) ; le système de prêts internationaux ensuite, qui se traduit par un vaste endettement du tiers monde (300 milliards de dollars environ) et du bloc soviétique (60 milliards de dollars) *(actualiser)  ; le recyclage des pétrodollars sur les marchés financiers américains qui s'opère depuis 1973 enfin, sans lequel on ne peut véritablement comprendre le sens de la "crise du pétrole". Cette masse de dollars constitue une somme de fictivité qui peut à tout moment se précipiter sur les marchés financiers internationaux pour y être convertie en marchandises, comme cela s'est produit en 1977-80, et auparavant lors des crises de 1968, 1971 et 1973. C'est ainsi que le prix de l'or a grimpé à 865 dollars l'once en 1980, niveau qui est encore loin de celui qu'il pourrait atteindre si l'ensemble de la fictivité devait se convertir en marchandise-équivalent.

C'est l'exigence de valorisation de cette masse de fictivité, impliquant un taux de plus-value suffisamment élevé quelle qu’en soit la source, qui constitue aujourd'hui l'expression concrète du frein exercé par le capital sur le développement des forces productives à l'échelle globale.

Ce problème de valorisation du capital total et de sa part fictive se pose en fait depuis la période 1933-1938 de relance de l'économie mondiale. C'est désormais, nous l'avons vu, l'endettement de l'Etat américain qui joue le rôle pivot dans la création de fictivité, et cela grâce au système de Bretton Woods. En 1945, soit après la relance de 1933 et les dépenses militaires de la Seconde Guerre mondiale, il atteignait 260 milliards de dollars. Par la suite, il est resté à la base de tout le système monétaire international. L'importance de l'Etat dans la réglementation directe du capital financier international à partir de 1914 ne doit pas être sous-estimée. Aucune source privée, en effet, n'aurait été capable de lever les sommes requises pour les transferts internationaux de 1914-18 ou de 1939-45, ou encore pour le plan Marshall. Sans le passage de l'Europe sous hégémonie américaine, cette masse de fictivité n'aurait pas eu plus de valeur que la somme des Mefowechsel souscrits par l'Etat allemand à la veille de la Seconde Guerre mondiale pour financer la production d'armements. Mais, à la différence de l'Allemagne, les Etats-Unis ont réussi à associer l'endettement de leur Etat (et avec lui toute la structure financière interne) au système monétaire international. Ne voir dans le plan Marshall qu'un "débouché extérieur" à l'énorme production sortie des usines américaines après la démobilisation de 1945, c'est faire preuve de sous-consommationnisme. Certes, cet élément jouait un rôle, mais tout notre exposé tend à montrer que derrière ce problème de "réalisation", il y a un problème plus fondamental de valorisation du capital total.

Garantir la reproduction du capital total par des taux de plus-value adaptés est l'exigence propre du capitalisme. Or, depuis la faillite de la maison Bardi en 1346, cette reproduction passe nécessairement par un système des prêts internationaux [3]. Pourtant, malgré tous les efforts faits par Marx dans les chapitres IV et V du livre III du Capital pour montrer en quoi le crédit joue un rôle essentiel dans ce circuit, le marxisme officiel continue, depuis Hobson et Lénine, soit à parler du « capitalisme de monopole », faisant ainsi l'impasse sur la question du capital total [4], soit à retomber dans la problématique ricardienne de la chute du taux de profit, croyant pouvoir déceler celle-ci dans la sphère de la production immédiate.

Or nous savons que l'approche marxiste refuse de s'en tenir à la sphère de la production immédiate, considérant le capitalisme comme une articulation entre celle-ci et la reproduction du capital global, qu'il s'agit à son tour d'articuler à la question de la reproduction sociale élargie. Toutes les crises capitalistes mondiales, qu'il s'agisse de 1837, de 1857, de 1873, de 1929 ou encore de 1973, ont éclaté dans la sphère où Marx avait précisément situé leur origine apparente (*"in the sphere of wholesale trade and banking" - Capital, vol. III, p. *304), ce qui n’a pas empêché des générations de marxistes de chercher à déceler une baisse du taux de profit dans la sphère de la production immédiate, sans voir qu'elle se manifeste au contraire par l'interruption périodique du processus de reproduction du capital total.

Cette erreur a pesé négativement sur la capacité à comprendre l'évolution de la lutte des classes en Amérique du Nord comme dans le reste du monde. Le marxisme officiel, qui depuis la IIe internationale oscille entre la théorie du « capitalisme de monopole » et la conception ricardienne de la valeur, est ainsi devenu incapable de faire la distinction entre une véritable reproduction élargie de la force de travail et une « croissance économique » qui ne contribue en fait qu'à la dévaloriser. Nous nous sommes efforcés jusqu’ici de montrer l'erreur d'analyse que cela induisait déjà pour la période 1890-1914. Mais pour la période 1945-73 et ses prolongements, cette erreur devient fatale. La thèse de la « décadence impérialiste » a empêché la quasi-totalité des marxistes de comprendre que le boom d’après-guerre était fondé sur l’accumulation de la plus-value relative dans les secteurs capitalistes avancés. Faute de s'intéresser au crédit et au système monétaire international, ils n'ont pas vu l’importance du système de Bretton Woods, ni celle de la « crise du dollar », qualifiée dédaigneusement de problème « monétariste » [5]. Faute d'établir une distinction entre plus-value absolue et plus-value relative, le marxisme officiel s'est montré incapable d'expliquer comment une accélération de l’innovation technologique a pu coexister avec une baisse de la classe ouvrière productive en pourcentage de la population active (et, aveugle au mécanisme du travail improductif, il n'a pas vu l'importance du secteur tertiaire dans les pays de l’OCDE). Depuis 1914, la « stratégie » globale du capital consiste à obtenir une réduction de V par intensification du procès de production – phénomène caractéristique de la phase de plus-value relative. Or, cette stratégie n'est perceptible qu'à l'échelle de la planète : aucun pays, aussi étendu soit-il, ne peut être traité isolément. L’innovation technologique, qui entre 1815 et 1914 a engendré une croissance de la classe ouvrière, contribue depuis 1945 à la réduire, en termes de valeur comme en pourcentage de la population active – expression, on l'a vu, de l’incapacité du capitalisme à réaliser socialement le temps libéré par la croissance de la productivité. Le marxisme officiel – nous pensons surtout aux courants défendant les thèses du « capitalisme de monopole » – était si loin de comprendre tout cela que ce n'est *qu'aujourd'hui qu'il constate une certaine tendance à la désindustrialisation aux Etats-Unis. Aujourd'hui, on aimerait bien entendre les théoriciens du « capitalisme de monopole » nous expliquer en quoi le délabrement du capital fixe en Angleterre et aux Etats-Unis, que toute analyse honnête doit dater des années 1870 pour la première et de 1953 pour les derniers, a "profité" à la classe ouvrière de ces deux pays. Ce qui leur manque malheureusement pour sortir de leur incohérence, c'est la notion de reproduction élargie.

Parvenus à ce stade de l’exposé, nous pouvons enfin replacer les luttes de la classe ouvrière américaine dans leur véritable dynamique historique. Si nous avons demandé au lecteur de nous suivre patiemment dans un exposé marxiste de la théorie des crises, suivi d’une critique de la gauche de la dévalorisation et d’une analyse du sens profond de l'époque "keynésienne", c'est qu'il n'aurait servi à rien de nous lancer dans cette analyse historique sans avoir préalablement fourni le cadre théorique qui permette au lecteur de se sentir non plus en terrain familier mais en terrain connu. Toute notre analyse est axée sur l'articulation du mouvement ouvrier américain au processus international de dévalorisation qui s'amorce en 1914 et lors de la crise généralisée de 1929-45. L'historiographie bourgeoise comme l'historiographie "radicale" du mouvement ouvrier américain ne cessent depuis vingt ans de produire des monographies, très intéressantes parfois, sur le mouvement ouvrier américain pendant la phase d'accumulation de la plus-value absolue et la crise de transition de 1914-1945. Les faits illustrant le lien entre l'histoire du mouvement ouvrier et l'instauration de la plus-value relative aux Etats-Unis ne sont pas en soi contestables : grandes grèves de 1877, 1886, 1893-94 ; luttes héroïques de l'IWW [6] entre 1905 et 1920 ; collaboration entre la bureaucratie de l'AFL et l'Etat militarisé en 1917-18 ; annus mirabilis de 1919 ; répression sauvage en 1916-17 et en 1920 ; dispersion du mouvement ouvrier entre 1920 et 1929 ; constitution du CIO en 1934-37, puis formation d'une bureaucratie syndicale s'intégrant à l'appareil d'Etat en 1943-1945 et apportant son concours à l'ignominieux no strike pledge.

Nous avons dans la préface évoqué le fait que l'historiographie universitaire et les théoriciens de la gauche officielle se sont orientés, depuis 1965, vers une histoire du mouvement ouvrier vue de la "base". Ce tournant, principalement marqué par la publication du livre d'E.P. Thompson The Making of the English Working Class, était sans doute une réaction salutaire contre les préjugés "institutionnels" des analyses de jadis ; l’histoire des partis politiques et des syndicats ne peut en effet suffire à comprendre le mouvement ouvrier. Quant aux études portant sur le "marché du travail", elles étaient trop influencées par le néoclassicisme pour présenter grand intérêt. Mais le vrai problème, c’est qu'il manquait aux uns et aux autres une analyse globale de la dynamique du capitalisme américain, pour ne rien dire du concept de reproduction de la force de travail. On ne s'étonnera donc pas de constater qu'en pleine désindustrialisation du Nord-Est industriel américain, le marxisme universitaire, à peine sorti du sommeil de la "société postindustrielle", peine à proposer autre chose qu’une certaine condamnation morale du capitalisme.

Tout l'enseignement de Marx, toute sa polémique contre Ricardo, est une tentative d'élever l'analyse au-dessus du niveau empirique, centré sur la sphère de la production immédiate. Or, c'est à ce niveau que la grande majorité des "historiens radicaux" l'ont replacée. Pourtant, envisager les choses sous l'angle de la reproduction du capital total permet de mieux situer l'ouvrier total, dont le capital total est le renversement. C'est pour cela qu'il est important d'insister sur la croissance de la population ouvrière productive entre 1815 et 1914 et sur sa diminution après 1945 : ce constat ne peut qu'être un préalable à toute analyse de la classe ouvrière de tel ou tel secteur national.

La dernière grande vague de luttes ouvrières aux Etats-Unis qui ait transformé qualitativement les "structures" de l'encadrement capitaliste est bien évidemment celle de 1934-37, associée à la création du CIO. Aujourd'hui encore, cette période continue à servir de référence à la grande majorité de la gauche de la dévalorisation, qui considère qu'il faudrait retravailler dans ce sens, et cela même chez ceux qui reconnaissent que l'expérience du CIO s’est soldée par un échec pour le mouvement ouvrier. Mais là n'est pas la question. La constitution du CIO était l'expression de la recomposition du rapport-capital pour la période d'accumulation de la plus-value relative d'après 1945. Elle constituait la clef de voûte du processus de transformation de l'Etat américain en un sens corporatiste, transformation qui devait lui permettre de jouer son rôle *de puissance hégémonique après la Seconde Guerre mondiale. Nous ne nous attarderons pas sur la présence de Gerard Swope, président de General Electric, au comité qui a lancé le CIO en 1933, ni sur la "bureaucratisation" des syndicats industriels dès 1937. Ce serait accorder trop d'importance aux questions de personnes et de formes d'organisation. La présence d'un capitaliste ou de bureaucrates syndicaux ne suffit pas en soi à décider de la nature d'un phénomène social : c'est son contenu social réel, son "programme" pour ainsi dire, qui importe. En l'occurrence, il s'agissait d'instituer en norme un système corporatiste de collective bargaining sous les auspices de l'Etat du New Deal, afin d'accompagner l'instauration de la domination réelle du capital sur le travail. Le poids de la bureaucratie syndicale (dont on connaît l'attitude va-t-en-guerre entre 1941 et 1945) est, pour la période d'après 1945, indissociable du processus par lequel le travail s'est alors réduit à sa forme strictement capitaliste et du rôle joué sur la scène internationale par l'Etat keynésien, dont cette bureaucratie était une indispensable composante.

La plupart de ceux qui ont analysé le mouvement ouvrier américain depuis 1945 reconnaissent implicitement que la constitution du CIO et la Seconde Guerre mondiale constituent une rupture historique capitale. Preuve en est la nostalgie qu'éprouvent les historiens radicaux pour le mouvement ouvrier de la phase de domination formelle. Nostalgie bien compréhensible, après tout. Comment en effet ne pas préférer Debs, les IWW, les grandes grèves de 1919 à la période confuse de recomposition et de dispersion d'après 1945 ? Comment ne pas préférer même un William Z. Foster à un Gus Hall ou un Michael Harrington, pour ne rien dire de George Meany ou Lane Kirkland ? Ce qui s'exprime à travers les dizaines de monographies portant sur le mouvement ouvrier de 1840 à 1945, c’est une recherche du contenu de la vie ouvrière dans la phase de domination formelle [7]. Mais deux choses échappent à leurs auteurs : d’une part, que l'abolition du contenu du travail, autrement dit sa réduction à sa forme proprement capitaliste de travail abstrait, c'est précisément le "contenu" de la phase de la domination réelle ; d’autre part, que le vieux mouvement ouvrier, celui de la période 1890-1945 surtout, était objectivement le support de la transition vers la plus-value relative. Les nostalgiques de la période 1934-37 ne comprennent ainsi ni la profondeur de la défaite du mouvement ouvrier classique, ni son caractère conjoncturel, ni, surtout, le fait qu'une histoire événementielle de ce mouvement non articulée à une analyse des constituants de la plus-value globale n'offre aucune perspective au mouvement ouvrier de la phase de domination réelle, voire obscurcit les choses. Ainsi Harry Braverman a-t-il pu écrire un livre entier sur la dégradation du travail au XXe siècle sans jamais évoquer la plus-value relative, dont on voit pourtant bien la progression à travers les nombreux documents qu'il fournit. Ce qui est en cause, ce n'est pas la valeur de ces documents, mais l'absence de fondement théorique capable de lui donner un sens.

A nos yeux, entre l'époque keynésienne et le système de Bretton Woods d'une part et la plus-value relative d'autre part, l'articulation est du même ordre qu'entre la circulation globale du capital fictif et la réduction du travail à sa forme capitaliste. Comme l'a très bien dit le groupe français Négation, dans cette phase historique, on voit se recomposer « l'ouvrier pour ne laisser subsister que le prolétaire ». Si nous avons essayé de présenter la croissance de la part fictive du capital total et la recomposition du processus de production comme deux aspects d'un même mouvement de dévalorisation de la force de travail, c'est dans une optique programmatique. L'effort de clarification consistant à démystifier l'histoire du mouvement ouvrier en montrant le rôle qu’il a joué dans la transition vers la plus-value relative, à travers, notamment, la transformation corporatiste des syndicats, est en effet à visée essentiellement stratégique. La gauche de la dévalorisation, représentée par les Harrington, Sadlowski, Fraser et Winpisinger, ne sont-ils pas déjà en train de préparer la nouvelle restructuration du capitalisme en réponse à la crise d'aujourd'hui – et s'ils ne sont pas très habiles dans cette entreprise, c'est que la marge de manœuvre que le capitalisme leur laisse est encore plus mince que celle dont disposaient Reuther et la bureaucratie du CIO en 1934-37 et après. Il est indispensable de montrer que le contenu social de leur programme et leur trajectoire ne visent globalement qu’à dévaloriser la force de travail. Car ainsi l'on sort du moralisme abstrait d'ultragauche pour fonder une stratégie différente. La gauche de la dévalorisation ne peut se comprendre qu’en faisant le lien avec la reproduction sociale. Pendant trop longtemps, la gauche qui se veut révolutionnaire s'est efforcée de faire "démocratiquement" ce que la gauche de la dévalorisation a fait "bureaucratiquement" – hypostase de cette conscience purement formaliste. S'appuyant sur une mythologie du mouvement ouvrier classique, vu essentiellement à travers des lunettes social-démocrates et bolcheviques, cette gauche a cherché depuis la révolution russe à se faire l'aile gauche du « réformisme ». Mais si le sens de ce petit ouvrage pouvait se réduire à une seule phrase, ce serait : LA GAUCHE DE LA DEVALORISATION N'EST PAS LE REFORMISME. Ceux qui pensent le contraire ignorent la différence entre l'accumulation de la plus-value absolue et celle de la plus-value relative. Le réformisme, c'est la pratique du mouvement ouvrier classique jusqu’en 1914. Dans la période 1840-1914, alors que la classe ouvrière productive, autrement dit le capital variable, s'élargissait à l'échelle globale, le réformisme était quelque chose de praticable. Dans la phase d'accumulation de la plus-value relative en revanche, il ne peut agir que dans le sens de la recomposition.

La théorie du "capitalisme de monopole" et de "l''ère de la décadence impérialiste" a contribué, depuis la révolution russe, à masquer cette réalité aux courants gauchistes qui, après la défaite subie par le mouvement ouvrier entre 1917 et 1923, ont essayé de repenser son sens historique. C'est avec Lénine, Trotsky, les III et IVe Internationales que le véritable sens de ce mouvement a commencé se voiler. En août 1914, Lénine refusait de croire que la social-démocratie allemande avait voté les crédits de guerre. Toutes les âneries contenues dans sa brochure De l'Impérialisme prouvent qu'il ne comprenait pas grand-chose à la situation de l'époque. Parce que le sens profond du phénomène social-démocrate allemand, à savoir la préparation à l'entrée dans la phase de plus-value relative, lui échappe, Lénine cherche une explication dans l'impérialisme, le « capitalisme de monopole », les surprofits et l'aristocratie ouvrière. Explication qui, en dépit de son moralisme et de ses erreurs, vaut tout de même mieux que la mythologie trotskiste de la « trahison des chefs ». Trop directement impliqués, Lénine et Trotski ne sont jamais sortis d'une évaluation idéaliste et volontariste des raisons de l'écroulement de la "direction" du SPD en 1914. Et c'est ainsi que s'est forgée l'idéalisation du rôle joué par SPD dans la période 1890-1914, telle qu'elle s'imposera par la suite. Après la dégénérescence de la révolution russe et de la IIIe Internationale et la période de reflux général qu'a connue le mouvement ouvrier international entre 1921 et 1923, le trotskisme a joué le premier rôle dans la perpétuation de cet état de confusion. Nous ne disons pas cela à la légère, les infimes minorités trotskistes étant les seules ou presque, dans la période 1924-45, à s'opposer courageusement au long cauchemar du "socialisme dans un seul pays" et à l'impact international de la contre-révolution stalinienne. A part elles, il n'y avait en effet guère que les bordiguistes et ce qui restait de la gauche communiste allemande pour repenser la défaite. Aucune analyse sérieuse de l'échec du vieux mouvement ouvrier à l'échelle globale n'a vu le jour dans l'entre-deux-guerres, ni même longtemps après. Le poids de la contre-révolution stalinienne était tel que la question de la "bureaucratie" dominait tout le débat, un débat axé sur la révolution russe et partant de l'idée qu'entre 1917 et 1923 une révolution prolétarienne à l'échelle mondiale était possible. Mais dans l'analyse de l'impérialisme de Lénine et dans la théorie de "l'ère de la décadence impérialiste", rien n'est dit des véritables mécanismes de la recomposition du capital variable, qui étaient déjà à l'œuvre entre 1890 et 1914 et qui allaient permettre le boom de la période 1945-73, une fois la crise de la transition de 1914-45 surmontée. Et pourtant c'est là la base matérielle de la défaite ouvrière. Pour comprendre ces mécanismes, il faut nécessairement en passer par une théorisation de la plus-value relative et de son rôle dans la recomposition du vieux mouvement ouvrier. Telle est en effet la condition pour arriver à distinguer le réformisme de ce mouvement de la recomposition qui constitue le programme de la gauche de la dévalorisation d’aujourd'hui. Mais pour cela, il faut comprendre comment la reproduction élargie de la force de travail s'est imposée à l'échelle globale, comment le réformisme de 1840-1914 l'a fait progresser et comment, depuis, la gauche de la dévalorisation, au pouvoir dans divers gouvernements de "front populaire", de "reconstruction nationale", travaillistes ou sociaux-démocrates, n’a fait que glorifier le processus de recomposition et de régression de la force de travail. Voilà pourquoi il nous a fallu mettre sur pied tout un appareil théorique ; voilà pourquoi nous avons tant parlé "d'économie".

La disparition des concepts clés de notre analyse dans les discours de l'extrême gauche et de l'ultragauche d'avant comme d'après 1968 va de pair avec cette obsession de la "bureaucratie" [8]. La panacée antibureaucratique, le *dernier mot du programme trotskiste, c'est la "nationalisation sous contrôle ouvrier" – préconisée précisément par Trotsky dans le Programme transitoire de 1938. On peut discuter de la pertinence de ce programme pour les Etats-Unis de 1938. Mais le fait est que, faisant l'impasse sur la question de la reproduction sociale, celui-ci n'apporte aucune réponse à la réalité première d'aujourd'hui, à savoir la décomposition de l'industrie dans tous les centres industriels traditionnels. Même les trotskistes les moins compromis avec la gauche de la dévalorisation restent sur son terrain, prisonniers qu'ils sont d'une critique purement formelle de celle-ci et de l'idée qu'elle pratique le « réformisme ». Aujourd'hui, à Youngstown comme à Akron, Detroit ou Gary, la « nationalisation sous contrôle ouvrier » ne peut être qu'une nationalisation de la dévalorisation. Aucun programme révolutionnaire ne peut aujourd'hui éviter d'aborder la question de la production comme de la reproduction sociale.

Suite Chapitre IV : La classe ouvrière américaine et la gauche de la dévalorisation (1890-1973)


[1] Pour une présentation détaillée de ce système, cf. les deux livres de Michael Hudson : Super-Imperialism (New York, 1973) et Global Fracture (1977).

[2] Malgré son caractère quelque peu maoïsant, le livre de Paul Bairoch Economic Developement of the Third World Since 1900 apporte des informations précieuses sur la marginalisation du tiers-monde dans la phase d’accumulation de la plus-value relative.

[3] La faillite de la Maison Bardi s’inscrit bien sûr dans la problématique du mercantilisme naissant et non dans celle du capitalisme naissant.

[4] Cf. le livre essentiel de Baran et Sweezy Monopoly Capital et les productions ultérieures de cette école de pensée.

[5] Voir Le Capital, vol. III, *p. 491-493 et ailleurs, pour les discussions « monétaristes » de la « crise de la livre » de 1857.

[6] Luttes qu'il serait très intéressant d'ailleurs de mettre en rapport avec la plus-value absolue.

[7] David Montgomery, qui est pour ainsi dire le "doyen" de ce genre de recherches sur l'histoire du mouvement ouvrier américain, a, dans un entretien récent, offert une parfaite illustration de cette attitude, et de l’absence de théorisation de la distinction entre plus-value absolue et plus-value relative : "Il a pu y avoir parfois des renouveaux remarquables de la gauche (dans la période de l’après-guerre). Il y a eu certes des renouveaux, mais c'étaient des exceptions. En vérité, c’était la dissolution des vieilles formes de la vie de la classe ouvrière. Un des grands centres de la gauche de l'époque des IWW, c'était East Pittsburgh. East Pittsburgh était un taudis à l’époque, où les gens étaient entassés les uns sur les autres. Aujourd'hui il n'y a rien que des autoroutes. Les gens, eux, sont partis." Radical History Review, n° 23, décembre 1980.

[8] Sur ce sujet, lire l’essai de Jean Barrot Critique de l’idéologie de l’ultra-gauche : Lénine et l’ultra-gauche, in Communisme et question russe, Paris 1972.