VOTRE
REVOLUTION
N'EST PAS
LA MIENNE


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François Lonchampt
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Alain Tizon
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TABLE DES MATIERES:

Préface

Pour la bourgeoisie, il n'y a jamais de situation sans issue

La révolution, c'est la bourgeoisie qui la mène, pour son propre compte

Guy debord et les situationnistes

L'esprit de la classe ouvrière et la victoire du consommateur

Des arguments aux tenants de la lutte de classe

Problèmes embarrassants et scabreux que, forcément, nous posera tôt ou tard la réalité


VOTRE RÉVOLUTION N'EST PAS LA MIENNE

La révolution, c'est la bourgeoisie qui la mène, pour son propre compte
Alain Tizon, François Lonchampt, 1999


« La restauration ou l'authentique réaction apparue en 1971-1972 (après l'entracte de 1968) est en réalité une révolution. Voilà pourquoi elle ne restaure rien et ne retourne à rien ; au contraire, elle tend littéralement à effacer le passé. » [1]

P.P.PASOLINI, Écrits corsaires (1976)

« Pour la bourgeoisie, il n'y a jamais de situation sans issue. » [2]

Wilhelm REICH, Psychologie de masse du fascisme (1933)

« Aux côtés de ceux qui venaient sur le continent américain attirés par un nouveau monde, ou plutôt par la possibilité de construire un nouveau monde sur un continent nouvellement découvert, il y avait toujours eu ceux qui n'espéraient rien de plus qu'une nouvelle "façon de vivre." Il n'est pas surprenant que ceux-ci aient été plus nombreux que ceux-là. » [3]

Hannah ARENDT, Essai sur la révolution

 


Un vaste mouvement d'inclusion

Les révolutionnaires avaient projeté la conquête par l'homme de sa propre nature méconnue, mais la bourgeoisie les a pris de vitesse, reprenant solidement en main les rennes du changement, pour que rien ne change qu'à son avantage et pour libérer tous les possibles entravés par les formes archaïques de domination, dans l'économie, dans l'état et dans les consciences.

Poussée en avant par la pression contestataire, elle travaillait à des bouleversements dont nous ne prenions pas la dimension, digérant notre critique, si radicale soit elle, pour en faire tout son profit, entreprenant de remodeler les besoins, les rêves et les désirs, arrachant des mains de toute autre force sociale la légitimité de la conduite du changement.

Car si le mouvement de Mai fut promptement enterré par la majorité silencieuse, le vieil ordre social avait vécu, et c'est la bourgeoisie moderniste, et non le prolétariat ni aucun sujet révolutionnaire de substitution qui s'est vite révélée comme la seule force à pouvoir lier la contestation de l'ordre établi avec le projet de sa réorganisation dans un programme hédoniste qui correspondait assez bien à la conscience moyenne des acteurs du mouvement : pour commencer, plus de jouissance, moins de contraintes, moins de sérieux, et la liquidation de bon nombre d'entraves morales considérées comme dépassées ; promotion du plaisir, de l'individu et de sa subjectivité souveraine, érosion accélérée de toute autorité autre que fonctionnelle ou technique, permissivité des plus encourageantes pour les cheveux longs ou les minijupes, et plus sérieusement encore, timide début, mais début quand même d'une reconnaissance de l'homosexualité, alors qu'une érotisation débridée commence à traverser codes et comportements sociaux. Et tout ce qui auparavant choquait, gênait ou provoquait, peut désormais circuler.

Face à un projet si réaliste et si peu exigeant, qui parlait si bien à l'homme insatisfait de son époque, promettant beaucoup sans rien réclamer en contrepartie, proposant de reculer les frontières du consommable (un voyage, une aventure, une promenade, une émotion, de la communication, de l'air, du sentiment, tout en vient à être mis sur le marché), et d'étendre ainsi les avantages de la consommation en en limitant tous les inconvénients, face à l'hédonisme du pouvoir, l'ascétisme révolutionnaire ne faisait pas le poids, tout inspiré des exemples et du langage du passé, ni les slogans de Mai.

La contestation s'est donc épuisée à force de tourner à vide avec des mots d'ordre éculés, laminée par la rapidité des transformations qu'elle a contribué à produire et qui ont affecté les sociétés occidentales à tous les niveaux au cours des trente dernières années. La théorie révolutionnaire est entrée partout en crise, n'ayant su forger les concepts qui lui auraient permis de se mettre en prise avec le monde réel pour le transformer, et « les graves problèmes de la société industrielle moderne continuent, chez nous, à être pensés et surtout vécus, à la lumière d'une culture qui est fondamentalement archaïque et étrangère au monde auquel elle devrait se confronter » comme le dit très justement Lucio Colletti [4].

Les contestataires qui ont survécu, dans leur ensemble, ne se sont pas montrés à la hauteur du défi qu'ils avaient eux-mêmes lancé. Certains, plutôt que de s'affronter aux questions du présent, continuèrent de prôner la révolution qui a échoué entre 1917 et 1939, car au moins celle là, on est bien certain qu'elle n'exposera pas ses partisans à envisager la moindre conséquence pratique à leur engagement, puisque le monde où elle devait se produire n'existe plus ! Les autres ont participé à l'évolution des moeurs et à la modernisation de la société, d'abord sans toujours le vouloir, par leur critique même, lui indiquant quelles étaient ses ultimes conquêtes possibles, puis très concrètement, en expérimentant des nouvelles manières de travailler, en inventant un autre usage de la vie. Ils ont découvert qu'ils aspiraient à la révolution informationnelle, à la réalité virtuelle, au multimédia, à plus d'autonomie dans leur travail et se sont donc ralliés à la classe qui était la mieux à même de leur conférer ce genre d'avantages. Tous continuent à se mouvoir fantasmatiquement dans un univers de références dont la plupart sont tombées en désuétude pour leur inadaptation à la nouvelle réalité (les conseils ouvriers, l'autogestion), dont certaines survivent détournées dans la publicité et dans le fatras opportuniste des programmes politiques où elles contribuent à l'inflation des promesses électorales (changer la vie en 1981, changer d'avenir en 1996), dont d'autres enfin ont été agréés par la bourgeoisie qui les a trouvées bien adaptées à la révolution qu'elle mène aujourd'hui (libération, émancipation, passion, vie quotidienne, jouissance...). Et c'est seulement là où il collait le mieux aux aspirations nouvelles de la société et dans la mesure aussi où il s'inscrivait le plus directement dans le projet révolutionnaire du nouveau pouvoir en prônant la libération des moeurs et l'émancipation de toutes les minorités, qu'un certain gauchisme libertaire a su se rendre populaire.

Ce que l'on a pu décrire comme une extension de la contestation à tous les aspects de la vie, et qui liquidait effectivement quelques oppressions par trop scandaleuses et anachroniques (comme le sort réservé aux homosexuels ou aux femmes célibataires) allait donc déblayer le terrain pour un véritable bond en avant de la colonisation de la vie quotidienne par la marchandise et pour une domestication accrue de l'individu. Comme l'avaient déjà bien compris certains jeunes révolutionnaires dès les années 70, la subjectivité, le désir, le plaisir, la minorité, la déviance, la dissidence, la folie, les identités et les différences, tout ce qui revendiquait sa place, déjà théorisé par certains intellectuels en tant que nouveaux thèmes de subversion, allait être promptement absorbé dans un vaste mouvement d'inclusion [5] qui aboutit au renouvellement de toutes les normes de sociabilité et du cadre même que l'on prétendait briser, et qui continue aujourd'hui. En 1998, un des plus gros fabricants d'informatique américaine n'hésite pas à dédier une pleine page de publicité dans un grand quotidien du soir [6] « aux anticonformistes. Les fous. Les marginaux. Les rebelles. Les dissidents. A tous ceux qui voient les choses différemment. Qui ne respectent pas les règles (...) ceux qui sont assez fous pour penser qu'ils peuvent changer le monde. »

Grâce à la crise qui est devenue la justification de tout et le moyen privilégié pour contenir les revendications sociales, toutes les institutions, tous les aspects de la vie dominante ont bien été remis en cause. Mais le changement revendiqué par la gauche (car si l'on prétendait changer quelque chose à l'ordre des choses et des rapports sociaux c'était dans l'espoir de contribuer à l'émancipation des classes les plus défavorisées), ce changement est devenu de droite, au sens ou Pasolini parlait déjà de révolution de droite, puisqu'il vise désormais à consolider le pouvoir de la classe qui dans notre société est la mieux placée pour récolter les fruits de la croissance comme ceux de la crise.

Pour l'heure, une fois levée l'hypothèque d'un antagonisme irréductible entre les classes sociales, on dirait que les conflits ne contribuent qu'à renouveler les problématiques et les modalités de l'exploitation [7]. En 1995, par exemple, l'analyse des enseignements de la crise est allée de paire avec le traitement simultané des derniers feux du mouvement, et après une longue tirade sur le triste sort des SDF et des chômeurs, premières victimes du mouvement social, Alain Lebaube se réjouit dans Le Monde [8] du faible impact des grèves en raison de l'évolution des « modes d'organisation et de vie » : « le contenu du travail lui-même est en train de changer radicalement. De moins en moins lié à une production, de plus en plus informel ou relationnel, celui-ci n'a pas été entravé, comme autrefois, par l'une des plus grandes grèves que la France ait connu. Il est évident que des nouvelles formes d'organisation du travail plus souples ont été expérimentées et qu'elles ont séduit (...) cette grève a permis de comprendre plusieurs phénomènes à l'oeuvre dans notre modernité. Autant l'activité économique était, par le passé, sensible à un certain nombre d'événements contingents, autant elle parait de plus en plus en mesure de s'en abstraire ».

C'est ainsi qu'un des plus importants mouvements de grève de l'après-guerre a été immédiatement qualifié d'événement contingent n'ayant réussi qu'à gêner les SDF et à donner une impulsion décisive aux nouvelles formes d'exploitation [9].

Et face à un système en mutation, qui s'est d'abord transformé sous le coup des secousses révolutionnaire, et qui évolue maintenant en permanence pour désarmer toute opposition et absorber, en l'utilisant, l'impact des mouvements qui prétendent le contester, il semble que c'est le phénomène révolutionnaire lui-même qui commence à se décomposer en perdant sa cohérence et qu'il faille encore envisager que ce monde pourrait bien n'accoucher que de révolutions qui lui ressemblent en tout point.

La classe de la conscience

« L'économie au sens le plus large (de la production à la consommation) passe pour l'expression par excellence de la rationalité du capitalisme et des sociétés modernes. Mais c'est l'économie qui exhibe de la façon la plus frappante - précisément parce qu'elle se prétend intégralement et exhaustivement rationnelle - la domination de l'imaginaire à tous les niveaux », écrivait Castoriadis [10].

En devenant la seule classe révolutionnaire à part entière, et sans concurrence sérieuse, la bourgeoisie doit devenir également la seule classe de la conscience, convoquant les sciences sociales et la philosophie mercenaires à son chevet. Car il ne s'agit plus seulement de conjurer la menace prolétarienne presque partout décomposée et de défendre des intérêts d'ailleurs bien faiblement remis en cause. Après avoir bien avancé la domestication du vieil ennemi de classe, elle se propose déjà d'abolir le salariat au profit de formes plus radicales de l'exploitation [11] ; et c'est bien la classe dominante, et non le mouvement de la critique sociale qui prétend montrer concrètement aujourd'hui à l'ensemble des travailleurs ce qu'ils ont à gagner en cessant de l'être, leur rappelant brutalement au passage l'assujettissement de leur condition par la pratique désinvolte du licenciement de masse. Reprenant à son compte le projet de création de l'homme nouveau abandonné depuis belle lurette par les partis révolutionnaires, bouleversant en permanence les conditions de production et de perception de l'ensemble de la réalité sociale dans un mouvement où tout doit être remis en cause sauf précisément son pouvoir, elle a bien entrepris de reconstruire le monde à son profit. Parce que les perspectives ouvertes par les progrès de la science sont vertigineuses et permettent un bouleversement de suffisamment grande ampleur pour rendre caduque toute l'expérience du mouvement ouvrier ainsi que la tradition humanisme et critique de la bourgeoisie elle-même, et tout ce qui, dans sa propre histoire risquait d'entraver le grand bond en avant. Parce qu'un saut qualitatif semble désormais possible, qui permet d'engager l'humanité dans un cours suffisamment nouveau, suffisamment inédit, suffisamment étourdissant, pour que les vieilles questions ne se posent plus, pour que les mots même avec lesquels on les formulait n'aient plus de sens, pour que les vieux spectres s'évanouissent, pour produire enfin cette subjectivité terroriste éduquée par toutes sortes de spectacles extrêmement violents qui contribue à remodeler les sensibilités pour transformer la nature de l'homme en lui ôtant au passage le sens de sa destinée.

Après avoir anéanti la série des types humains qui furent nécessaires à son essor [12], et presque réduit l'homme à sa dimension biologique en le dépouillant de son passé et de pratiquement toutes les déterminations culturelles héritées de la vieille société de classes [13], pour en faire un consommateur solvable, c'est cette nature biologique qui apparaît elle-même à présent comme un obstacle dans la fuite en avant. Soit qu'ils n'arrivent pas à suivre et tombent malades ou sombrent dans la dépression, soit qu'ils ne se reproduisent plus ou deviennent fous [14], les hommes semblent bien mal adaptés à leur nouvel environnement. C'est pourquoi les entrepreneurs du complexe génético-industriel [15] envisagent d'en créer d'autres et de tout résoudre (éducation, santé, sécurité, nutrition, productivité, etc.) en s'attaquant à cette dernière frontière par la reprogrammation du patrimoine génétique de tous les êtres vivants désormais permise par le développement des biotechnologies. Reprenant à leur compte le projet démiurgique d'un homme total, mais au risque de propager le chaos à travers la biosphère en désarticulant le langage immémorial de l'évolution, ouvrant des perspectives eugéniques vertigineuses, « les chercheurs en biologie moléculaire (...) se flattent de pouvoir court-circuiter des millions d'années d'évolution (...) en créant des êtres bio-industriels entièrement nouveaux et dotés d'un potentiel commercial illimité » . (...)« La fécondation artificielle de la terre sous la forme d'une nouvelle genèse conçue en laboratoire a toutes les chances de connaître à court terme un succès commercial remarquable », comme nous l'explique Jérémy Rifkin [16], et c'est ce qui permet à Francis Fukuyama de moderniser la prévision qui l'avait rendu célèbre il y a une dizaine d'années, puisque « d'ici les deux prochaines générations, la biotechnologie nous donnera les outils qui nous permettront d'accomplir ce que les spécialistes d'ingénierie sociale n'ont pas réussi à faire. A ce stade, nous en aurons définitivement terminé avec l'histoire humaine parce que nous aurons aboli les êtres humains en tant que tels. Alors commencera une autre histoire, au delà de l'humain. [17] »

Mais déjà, une sorte de révolution a bien eu lieu - elle continue encore au moment où nous écrivons ces lignes - et comme nous l'explique doctement le journal patronal « Les Échos [18] », « telle une minuterie infernale, parfaitement programmée, chaque année voit s'écrouler un peu plus l'un ou l'autre des piliers de l'ancien contrat social ». Cette révolution, c'est la bourgeoisie qui la mène, pour son propre compte, réalisant à sa manière dans tous les pays développés, et après l'avoir expurgé de tout contenu humaniste et véritablement révolutionnaire, l'essentiel du programme pratique que Karl Marx avait assigné au prolétariat [19], frustrant celui-ci de la mission historique dont l'avaient investi les théoriciens du socialisme.

Dans le monde occidental, en effet, l'antique séparation entre la ville et la campagne est en passe d'être abolie, même si l'air des villes n'émancipe plus personne, le travail agricole a été industrialisé, le sentiment religieux s'est étiolé, le mouvement d'unification des moeurs et des cultures a continué à progresser depuis les années 60, brisant partout les particularismes régionaux, le salariat, enfin, s'est généralisé, le travail n'est plus vécu comme une contrainte, (il est bien considéré par tous comme le premier besoin d'existence).

L'idéologie marxiste vidée de contenu, toujours muette sur l'organisation sociale à venir, n'inspire plus en Europe aucun parti de quelque importance, et aucune classe dirigeante dans l'histoire n'a connu autant de pouvoir et d'influence que celle qui domine aujourd'hui. A mesure qu'elle brise partout tous les obstacles, elle devient inévitablement la seule responsable de ce qui se fait, contrainte d'aller toujours plus loin dans la falsification. Mais pour avoir su, non sans mal, se former des partenaires (contrairement à la noblesse qui n'a jamais eu que des sujets), elle a fait de chacun de nous un complice, par contrainte ou conviction, faisant supporter ainsi à toutes les couches sociales une sorte de responsabilité collective, sommant l'individu d'assumer dans sa vie amoureuse, familiale et professionnelle, le champ des tensions qui lui sont assignées [20]. C'est pourquoi elle « fait oeuvre de pédagogie » (la pédagogie du changement ), expliquant doctement aux ouvriers toutes les bonnes raisons qu'on a pour se passer bientôt de leurs services, eux qui sont désormais contraints d'aimer leur entreprise et de se préoccuper des grands équilibres financiers.

Une mise en scène de liberté

Dans ce processus où l'homme intériorise les mécanismes économiques, où il s'agit de gérer ses relations et de réguler l'économie de ses plaisirs, ce qui s'oppose au consumérisme apparaît donc criminel ou dans le meilleurs des cas tout à fait farfelu. Car depuis l'effondrement du simulacre d'utopie figurée par la construction sanglante du communisme à l'Est, la bourgeoisie s'affirme plus que jamais comme la seule autorité, prenant la place occupée par l'église en d'autres temps, légitimant son pouvoir par le seul fait que ce monde est le sien et qu'il n'en existe pas d'autre, au point que même la supposition qu'une « autre politique » est possible passe pour une affirmation quasiment subversive. Ses choix sont donc sans appel, avec la nécessaire adaptation aux valeurs qu'ils impliquent et qu'elle seule détermine. Son arrogance inique provient principalement de ce que ceux-là même qui profitent ou veulent profiter occupent tout le terrain jusqu'à organiser toute contestation à leur bénéfice, y compris la plus radicale, le triomphe actuel du situationnisme en témoigne comme celui des surréalistes en d'autres temps. Et il ne s'agit même plus de récupérer quoique ce soit puisque la contestation alimente et conforte le système qu'elle prétend contester en lui permettant de se renouveler, ce qui confère à chacun cette liberté nouvelle d'être tout et n'importe quoi, communiste, catholique, libéral, anarchiste, bouddhiste ou apolitique, laissant les individus sans prise réelle sur le monde, et permet toutes les manipulations, tous les reniements, toutes les falsifications. Pour cette révolution permanente tout le monde est donc le bienvenu, peu importe les volte-face et les brusques changements de perspective, puisque cela fait aussi partie de la mise en scène de cette liberté que la bourgeoisie revendique et prétend défendre, contre des ennemis qui ne sont plus désignés comme ils le furent autrefois. Car ce n'est plus la main de Moscou ni les jésuites ou la franc-maçonnerie, mais plutôt des états d'âme, vagues et diffus, qui vont contre le sens commun et l'intérêt de chacun, des ennemis qui habitent quelque part en nous, le manque de confiance, le peu de désir de consommer ou de prendre des risques, la réticence au changement, le repli sur des avantages acquis, etc. C'est pourquoi il ne se passe pas un jour sans qu'une vedette de la politique, du showbiz, du journalisme, de la communication ou un décideur ne fustige une corporation qui traîne les pieds et freine l'évolution inéluctable, un déserteur dans la bataille économique, bien sûr, mais aussi dans la guerre au SIDA, à l'intolérance, au chômage, à l'exclusion, au terrorisme etc.

Le langage même de la révolte se trouve retourné et ne sert plus qu'à répandre la confusion sans laquelle le « n'importe quoi vide de toute pensée » cher à Poirot-Delpech ne pourrait régner si parfaitement. Et ce confusionnisme brouille les pistes, gèle toute velléité d'opposition, contribuant à éroder la résistance par une altération systématique du sens prêté aux mots et aux images qui les accompagnent, dans toute une gamme de registres qui va de l'humanitaire au publicitaire, en passant bien sûr par le divertissement, la culture et la politique.

C'est ainsi qu'il n'y a plus « vraiment » de vieux mais de personnes âgées qui sont bientôt devenues des gens du troisième âge, voir même des seniors, plus de chômeurs mais des demandeurs ou des chercheurs d'emploi, voire des offreurs de services, plus de misère mais de l'exclusion, plus de lutte de classe mais une fracture sociale, plus de pauvres mais des RMistes et des sans-domicile-fixe, qui décèdent d'hypothermie, plus de défauts mais des axes de progression(...) De même que dans des entreprises dirigées, non par des patrons mais par des entrepreneurs et des décideurs, il n'y a plus d'ouvriers mais des agents techniques ou des opérateurs, plus de chefs mais des animateurs, plus de licenciements mais des plans de restructuration, ou plutôt de reconquête de la performance, avec redéploiements d'effectifs, et qu'on ne baisse pas les salaires mais qu'on fait une offre de participation au redressement de la compétitivité. Et si, comme un des adjoints de Nicole Notat, l'on manque un peu d'argument pour justifier la liquidation des « avantages acquis » et du « socialement correct » ainsi que « le requestionnement et la remise en cause de certaines certitudes issues d'un passé révolu » , il suffit d'asséner cet argument péremptoire : « tout le monde le dit : la droite, la gauche, le gouvernement, l'opposition, les chefs d'entreprise, les syndicats, les églises, les Francs-maçons, le milieu associatif et tant d'autres encore [21] ».

Image et contrôle

Bien armée pour créer des situations la bourgeoisie, qui a compris que tout doit changer pour que rien ne change, est aussi la seule classe à inventer des concepts et à édicter des normes de comportements à l'attention de toutes les autres classes de la société. De même qu'elle s'acharne à détruire la valeur travail qu'elle avait portée aux nues, qu'elle encourage une liberté de moeurs qu'elle a fort réprimée en d'autres temps, elle enseigne au peuple à travailler et à chômer, à occuper son temps, à cultiver son corps et son esprit, elle répand partout les jouets technologiques des jouissances permises, tolérant assez mal qu'on les ignore, et elle exige qu'on use désormais des concepts qu'elle met sur le marché de la communication [22]. Les méconnaître, seulement, c'est déjà se rendre suspect, encourir quelque rappel à l'ordre.

Ayant reçu toute sa force de la révolution industrielle qui lui a permis d'imposer sa vision du monde, elle sait mieux que quiconque tout le profit qu'elle peut tirer des conditionnements mentaux que permettent les nouvelles technologies médiatiques dont l'apport est essentiel pour mettre en place des codes émotionnels plus adaptés à ce temps. Et l'invasion est d'autant plus dévastatrice que l'imposition des modèles de comportement se joue sur des territoires mentaux et affectifs fragilisés par l'individualisation sans cesse accrue de notre société, qui véhicule subtilement une philosophie de la soumission de mieux en mieux intériorisée par le consommateur et qui permet toutes les manipulations dans le domaine de l'information [23].

La transmission des savoirs est principalement colonisée par la télévision [24], redoutable concurrente de l'école. A mesure que progresse son emprise dans le quotidien familial, les parents abandonnent peu à peu toute fonction enseignante ou éducative pour devenir un bien pâle modèle, et on peut se demander ce qu'il reste désormais à transmettre pour une familleminée dans ce qu'elle avait de singulier par la concurrence des technologies qui rongent son espace et son temps. l'électronique et l'informatique, à mesure qu'elles pénètrent dans la « sphère privée », imposent à tous une nouvelle norme de l'emploi du temps. Car la technologisation de la vie quotidienne porte avec elle son mode d'emploi, mental et gestuel, ainsi que l'organisation de l'espace qu'il implique, et cette intrusion sans appel impose par ses contraintes particulières une modélisation sociale du jeu, de la découverte, de la connaissance, et d'une manière plus générale un rapport au monde auquel il est interdit de se soustraire sous peine d'exclusion. Pour l'adulte en effet, ne pas avoir de télévision peut encore passer pour une manifestation d'originalité, mais il n'en est pas de même pour l'enfant qui se sentira rapidement infériorisé face à ses camarades de classe et devra justifier de cette déviance comme en d'autres temps ou en d'autres lieux, il devait justifier du manquement à un rite religieux.

D'une manière générale, les médias instituent ainsi une nouvelle relation de l'individu à un monde où doivent régner la marchandise et sa loi, ce qui nécessite une régulation sociale plus policée mais plus subtile de la sphère privée, et ces nouveautés viennent bouleverser des habitudes millénaires, comme celles de manger ensemble ou d'échanger des nouvelles dans ce qui s'appelle toujours la vie privée. De même que dans le champ du travail des traditions anciennes entravaient le libre essor du capital, et qu'il a fallu en finir avec ces traditions et les modes de vie où elles prenaient racine, il a aussi fallu en finir avec l'ancienne famille, trop large et ouverte, avec ses occupations et son histoire propre, sa singularité formée et codifiée en d'autres temps. L'espace-temps de la nouvelle « famille nucléaire » doit lui-même s'insérer plus parfaitement dans le procès de production-consommation capitaliste, au risque de sa désagrégation, et c'est à cette désagrégation que l'on assiste aujourd'hui, même si la famille se reforme encore, car elle reste un des derniers lieux d'échange et de communication ou l'humain trouve encore un peu de place. C'est le rituel télévisé qui, bien souvent, organise le temps familial et enseigne les conduites valides à tenir, qui ont peu de chance d'être adoptées sans la légitimation du sceau cathodique, puisque les milieux de travail ne font plus le poids, et encore moins l'école qui de plus en plus n'est vécue que comme lieu de contrainte.

Beaucoup de présentateurs entretiennent d'ailleurs avec le spectateur les mêmes relations que celles qui se mettent en place actuellement dans le monde du travail : fausse familiarité dans un pseudo respect de l'autre, esprit d'équipe, etc. Ce qui est sous-entendu, comme dans l'entreprise, c'est qu'il n'y a plus de classes mais seulement des différences, pas de face-à-face mais un dialogue, pas d'accord après la lutte (avec un vainqueur et un vaincu) mais un consensus, chacun étant dans le même bateau, responsable et engagé dans le même défi, lequel n'est plus rien d'autre qu'économique, celui-là seul prenant la place de tous les autres, intériorisé par tous, d'Aubervilliers à Neuilly, par le SDF comme par le propriétaire des beaux quartiers. Et on ne dira jamais assez combien la télévision permet à l'homme harassé par les transports, le travail, le chômage ou la crainte du chômage et bon nombre d'angoisses fort justifiées devant l'avenir, d'échapper au quotidien, combien cette échappée est devenue aussi nécessaire que les congés payés (à cette différence que ceux-ci ont été obtenus par de vives luttes). En cette fin de siècle elle est devenue la principale des prothèses mentales, prenant toute sa place, des bidonvilles aux beaux quartiers et peut se permettre tous les excès de bêtise, d'inculture et de vulgarité, car ce qu'on lui demande ce ne sont pas de bonnes émissions, mais beaucoup plus que cela : une déperdition et une sublimation immédiate et jouissive de la réalité, même si un lien est gardé avec celle-ci. Mais ce lien chemine dans un agencement qui maintient en permanence le manque que connaissent les drogués sans drogue et ce besoin quasi vital de l'image marchande et des rêves qu'elle suscite s'aggrave d'autant que le martèlement idéologique gagne en puissance et que la réalité vraie se révèle frustrante en contrepartie. L'organisation systématique de cette dépendance et de ses effets cumulatifs progresse chaque jour, assistée par les sciences psychologiques les plus pointues, les images à consommer doivent être plus excitantes que la réalité vécue et leur cours ne doit jamais s'interrompre, tout comme ne doit jamais finir ce monde où la marchandise domine et dirige la vie.

Cependant, tout a une fin ! L'enfant se lasse du jeu qui ne se renouvelle pas assez vite, et l'image quand elle s'éteint, laisse derrière elle les frustrations confuses que son passage n'a fait qu'évacuer momentanément, aiguisées par un manque qui trouve difficilement à se combler dans le monde réel, contribuant à entretenir l'agressivité larvée qui parcoure tout le champ social quelque soit l'emploi des joueurs et de ceux qui les dirigent.

Suite : Guy Debord et les situationnistes


[1] Pier Paolo PASOLINI, Ecrits corsaires, Flammarion, 1976.

[2] Wilhem REICH, Psychologie de masse du fascisme, 1933, réédition par Les éditions de la pensée molle, 1970.

[3] Hannah ARENDT, Essai sur la révolution , Gallimard, 1985.

[4] Lucio COLETTI, Le déclin du marxisme, PUF, collection "Questions", 1980.

[5] "On voit en quoi la réalisation positive du processus totalitaire a, depuis, consisté précisément en un mouvement systématique d'inclusion, non seulement de catégories encore marginales, mais surtout de ce désir même de participation, de communication et de réalisation « individuelle » dans le cadre social : car ces critiques ont ceci en commun qu'elles n'ont su dépasser ce cadre, alors même qu'elles en marquent les ultimes conquêtes possibles. Au contraire, elles ont constitué le véritable ferment de l'individualisation sociale, au sens que nous avons indiqué plus haut d'entière présupposition des individus par la Société". Alain AJAX et Dominique FAUQUET "L'Unique et son Ombre", n°1, 1983.

[6] Le Monde du 6 février 1998 : "Aux anticonformistes. Les fous. Les marginaux. Les rebelles. Les dissidents. Les anticonformistes. Tous ceux qui voient les choses différemment. Qui ne respectent pas les règles. Vous pouvez les approuver ou les désapprouver, Les glorifier ou les dénigrer. Mais vous ne pouvez pas les ignorer. Car ils changent les choses. Ils inventent. Ils imaginent. Ils explorent. Ils créent. Ils inspirent. Ils font avancer l'humanité. Nous créons des outils pour ces gens-là. Car seuls ceux qui sont assez fous pour penser qu'ils peuvent changer le monde, y parviennent.

[7] Daniel SIBONY, Libération, n° , 26 novembre 1996.

[8] Le Monde Initiatives, "Après la grève", 17 janvier 1996.

[9] Voir également Capital, juillet 1996 : "Les grèves de décembre dernier ? Elles ne m'ont pas empêché de travailler"

[10] Cornélius CASTORIADIS, L'institution imaginaire de la société, Seuil, 1975.

[11] Entre autres : Les échos, 1er octobre 1997.

[12] "Le capitalisme n'a pu fonctionner que parce qu'il a hérité d'une série de types anthropologiques qu'il n'a pas créés et n'aurait pu créer lui même (...) Ces types ne surgissent pas et ne peuvent surgir d'eux-mêmes, ils ont été créés dans les périodes historiques antérieures par référence à des valeurs alors consacrées et incontestables (...) or nous vivons dans des sociétés où ces valeurs sont, de notoriété publique devenues dérisoires (...) on constate la destruction des types anthropologiques qui ont conditionné l'existence même du système." Cornélius CASTORIADIS, La montée de l'insignifiance, Seuil, 1998.

[13] Thème largement développé par la revue Invariance-série II, entre 1972 et 1976.

[14] Voir notamment Baudoin de Bodinat, La vie sur terre, éditions de l'Encyclopédie des nuisances, 1996.

[15] « La menace du complexe génético-industriel », Jean-Pierre Berlan et Richard C. Lewotin, Le Monde diplomatique, décembre 1998.

[16] Jeremy RIFKIN, Le siècle biotech, La découverte, 1998. Egalement : "La tentation de l'homme transgénique", Libération, 31 mars 1998.

[17] Le Monde,17 Juin 1999, "La fin de l'Histoire dix ans après".

[18] Les échos, 1er octobre 1997, rendant compte d'un ouvrage de Robert Rochefort, directeur du "CREDOC"  : "Telle une minuterie infernale, parfaitement programmée, chaque année voit s'écrouler un peu plus l'un ou l'autre des piliers de l'ancien contrat social ? Avec comme conséquence la fin de nos vies compartimentées, le travail d'un côté, la vie privée de l'autre. Cette séparation, déclare Rochefort, est en cours de disparition. L'heure est à l'interpénétration des deux mondes. Un nouveau mode d'organisation du travail fait son apparition qui annonce l'avènement d'une nouvelle ère, celle du « consommateur entrepreneur », dont il estime qu'elle va peu à peu dynamiser la consommation en France."

[19] Comme Jacques Camatte l'a exposé dans la revue Invariance.

[20] Giorgio CESARANO, "Chronique d'un bal masqué", juillet 1974, in : Invariance, n°1, série III, année IX.

[21] Jean CASPAR, Le Monde, 28 janvier 1997.

[22] les ressources humaines, l'exclusion, le savoir gérer, l'émergence de projet, l'exclusion, la passion, la performance, la différence etc.

[23] Philippe Delmas explique que "trois semaines d'images et de témoignages d'horreur dans les médias du Royaume-Uni au cours de l'été 1992 ont balayé la prudence et les réserves du gouvernement britannique vis-à-vis d'un engagement dans le conflit bosniaque.Quinze jours dereportage de la CNN sur la Somalie, en janvier1993, ont imposé d'interveniraugouvernementaméricainqui n'en avait aucune envie. Avec une symétrie impressionnante, cette même puissance des images, cette fois concentrée sur les pertes et le désarroi des troupes américaines, en ont imposé le rapatriement." Philippe DELMAS, Le bel avenir de la guerre, Gallimard, 1995.

[24] D'après John Condry, "l'enfant américain passe en moyenne quarante heures par semaine à regarder la TV ou à jouer à des jeux vidéos. Si l'on ajoute les quarante heures qu'il passe à l'école, en comptant le temps nécessaire pour les trajets et les devoirs, il ne lui reste que trente-deux heures à passer avec ses camarades et avec sa famille." John CONDRY et Karl POPPER, La TV, un danger pour la démocratie, Anatolie, 1995.